Clara avait vingt-neuf ans et travaillait comme mannequin depuis qu’elle en avait dix-neuf. Elle disait « travaillait comme mannequin » plutôt que « était mannequin », distinction à laquelle elle tenait sans trop savoir pourquoi. Peut-être parce qu’elle avait vu trop de filles commencer à parler d’elles-mêmes comme si le métier avait remplacé leur nom. Elle aimait pourtant son travail. Elle aimait les vêtements qu’elle n’aurait jamais achetés, les studios transformés pour quelques heures en endroits qui n’existaient nulle part, les photographes capables de regarder un mur gris pendant dix minutes avant de décider qu’il était parfait. Elle aimait surtout cet instant, rare mais reconnaissable, où tout le monde autour d’un plateau cessait soudainement de parler parce qu’une image venait d’apparaître. Ce qu’elle aimait moins, elle avait appris à le considérer comme faisant partie du prix : les attentes interminables, les départs avant l’aube, les repas mangés debout, les gens qui touchaient ses cheveux sans lui adresser la parole et ceux qui lui demandaient de raconter quelque chose de personnel pour ensuite lui dire de fermer légèrement la bouche.
Elle vivait seule au troisième étage d’un immeuble sur Saint-Laurent, assez haut pour voir les enseignes des commerces mais pas le ciel au-dessus des toits. Son appartement n’avait rien de spectaculaire. Elle avait longtemps habité des endroits qu’elle trouvait beaux avant de comprendre qu’elle préférait dépenser son argent ailleurs. Il y avait une grande table de bois près de la fenêtre, deux chaises dépareillées, des livres empilés horizontalement faute de bibliothèque et une patère chargée de vêtements qu’elle aurait dû retourner depuis trois jours. Une photographie encadrée reposait contre un mur depuis son déménagement. Elle n’avait jamais décidé où l’accrocher. Sur la photo, elle avait vingt-deux ans, les cheveux noirs coupés au carré et une robe blanche qui valait probablement plus cher que tout ce qui se trouvait maintenant dans son appartement. Elle ne se rappelait presque rien de la journée où elle avait été prise.
Ce soir-là, Montréal disparaissait lentement sous une pluie de septembre. Clara était revenue d’une séance pour un catalogue de manteaux, dans un studio où il avait fait vingt-sept degrés toute la journée. Elle avait pris une douche sans réussir à enlever complètement le noir autour de ses yeux, avait commandé quelque chose de beaucoup trop épicé qu’elle avait mangé directement dans son contenant, puis s’était assise devant son ordinateur en peignoir. Elle n’avait rien à faire le lendemain avant quinze heures. Cette absence d’obligation lui paraissait plus luxueuse que la plupart des hôtels où son travail l’avait envoyée.
Depuis une semaine, elle pensait à un homme mort.
Elle ne savait pas exactement d’où il venait. Peut-être d’une photographie aperçue dans un livre, d’un vieux numéro de Vogue, d’un homme croisé des années plus tôt à Paris ou simplement d’une image inventée par son cerveau pendant qu’elle attendait qu’on change un fond de studio. Il était très grand, extrêmement riche et mort depuis longtemps. Clara le voyait toujours en smoking. Il habitait un château qui n’était situé dans aucun pays précis et recevait des mannequins qui, pour une raison qu’elle n’avait pas encore décidée, ne vieillissaient jamais. Dans la première version qu’elle s’était racontée, elles étaient prisonnières. Elle avait rapidement rejeté l’idée. C’était trop facile. Elles pouvaient partir. Elles ne le faisaient simplement pas.
Clara ouvrit un document vide. Elle n’avait jamais publié de fiction et n’avait aucune intention particulière de le faire. Elle écrivait parfois dans des carnets, surtout dans les avions, mais il s’agissait généralement de descriptions de gens ou de phrases qu’elle trouvait belles et qui, relues quelques mois plus tard, lui semblaient appartenir à quelqu’un d’autre. Cette fois, elle avait une histoire entière quelque part derrière les yeux. Elle posa les mains sur le clavier et resta quelques secondes à regarder le curseur clignoter.
Elle écrivit :
LA VAGUE MORT
Le correcteur souligna Mort.
Clara fit un clic droit et choisit Ignorer.
Puis elle commença.
Le comte recevait encore.
Il était mort depuis cinquante-sept ans, mais sa fortune avait eu l’élégance de lui survivre. Elle avait traversé deux récessions, plusieurs gouvernements, la mort de trois administrateurs et suffisamment de réorganisations fiscales pour que plus personne ne sache exactement à qui appartenait quoi. Chaque trimestre, des dividendes entraient dans des comptes dont les instructions avaient été rédigées longtemps avant la disparition de leur titulaire. Les factures du domaine étaient payées. Les caves étaient remplies. Les jardins étaient entretenus par des hommes qui ne pénétraient jamais dans la maison. Deux fois par année, un tailleur venait prendre des mesures qui n’avaient pas changé depuis plus d’un demi-siècle.
Tous les jeudis, à vingt-deux heures, les grilles du domaine s’ouvraient. Une voiture noire remontait l’allée, puis une autre, parfois six ou sept. Les chauffeurs déposaient devant le perron des femmes très belles qui ne transportaient jamais de valise. Elles n’en avaient pas besoin. Leurs vêtements les attendaient déjà à l’étage, suspendus dans des chambres qui portaient encore les noms de femmes parties depuis longtemps. Certaines arrivaient pour la première fois. D’autres revenaient depuis si longtemps que les chauffeurs les saluaient comme des propriétaires.
Le comte descendait à onze heures précises. Il portait un smoking différent chaque semaine. La chair avait disparu depuis longtemps. Le goût, jamais. Sa collection avait continué de croître après sa mort : velours noirs, laines presque bleues, revers de soie, chemises ivoire, boutons de nacre et, les soirs où il se permettait une excentricité, une veste de brocart suffisamment sombre pour ne révéler ses motifs qu’à la lumière des chandeliers. Il descendait lentement le grand escalier, une main osseuse posée sur la rampe, et les conversations diminuaient sans jamais s’arrêter complètement. Il détestait les entrées théâtrales.
Il préférait que la soirée ait commencé sans lui.
Les femmes buvaient dans le grand salon, fumaient près des fenêtres ouvertes et essayaient les robes arrivées dans la semaine. Il n’y avait ni musique forte ni fête à proprement parler. Le domaine n’était pas un cabaret et le comte avait toujours trouvé vulgaires les hommes riches qui avaient besoin de bruit pour prouver qu’ils s’amusaient. Chez lui, on parlait doucement. On changeait de robe pour le plaisir d’en voir une autre. On ouvrait une bouteille parce que sa couleur convenait à la pièce. À minuit, quelqu’un pouvait décider qu’un collier devait être photographié dans la bibliothèque et, dix minutes plus tard, des lampes apparaissaient, un fond était déplacé et une femme se retrouvait debout sur une table du dix-huitième siècle pendant qu’un photographe lui demandait de tourner légèrement le poignet.
C’était ainsi qu’était née la Vague Mort.
Personne ne se souvenait de qui avait utilisé l’expression le premier. Un magazine l’avait imprimée sous une série de photographies prises au domaine, puis un autre l’avait reprise avec une majuscule à Mort. Quelques mois plus tard, on parlait déjà d’une école. On lui attribuait des influences, des précurseurs et des intentions que personne au château n’avait jamais formulées. La Vague Mort avait ses photographes, ses silhouettes, ses couleurs et bientôt ses détracteurs. Le comte conservait les articles dans une chemise de cuir qu’il ne lisait presque jamais. Il était particulièrement amusé par ceux qui expliquaient que le squelette présent sur certaines photographies constituait une méditation sur la marchandisation du corps féminin.
Il était simplement chez lui.
Au début, les femmes vieillissaient.
Le comte aussi, à cette époque, quoique plus lentement qu’il ne l’aurait souhaité. Certaines mannequins venaient pendant une saison, disparaissaient, se mariaient, revenaient cinq ans plus tard avec une autre coupe de cheveux et cette façon prudente de demander si elles étaient encore les bienvenues. Elles l’étaient toujours. Le comte n’avait jamais partagé l’obsession de l’industrie pour la jeunesse. Il aimait les visages qui avaient appris quelque chose.
Puis, au fil des années, quelques femmes cessèrent de changer.
Personne ne trouva cela particulièrement étrange au début. Le château possédait une lumière flatteuse, les photographies mentaient depuis toujours et l’argent permettait quantité de miracles très ordinaires. Mais lorsque Sabine fêta pour la douzième fois ses vingt-six ans, quelqu’un fit une remarque. Elle leva son verre, observa son reflet dans une porte vitrée et répondit qu’elle avait probablement de bons gènes.
Sabine était morte à vingt-six ans.
Elle le savait.
Le comte aussi.
Elle était allongée depuis près d’une heure sur le tapis d’une chambre du deuxième étage lorsqu’il l’avait trouvée, une chaussure encore au pied, l’autre sous une chaise. Une ligne de poudre blanche était restée intacte sur le miroir posé près d’elle. Le médecin appelé au domaine avait constaté ce que tout le monde savait déjà. Le lendemain matin, pourtant, Sabine était descendue prendre son café.
Personne ne lui demanda comment.
Elle non plus.
Il lui restait un peu de blanc au bord de la narine gauche. Une maquilleuse le lui signala discrètement avant une séance. Sabine se regarda dans le miroir, passa le bout du doigt sous son nez, puis s’arrêta.
— Laisse-le.
Ce fut photographié ainsi.
Le numéro se vendit très bien.
Après Sabine, il y en eut d’autres. Pas beaucoup. Une chute dans l’escalier de service. Un mélange de médicaments dans une salle de bain. Une femme qui s’endormit dans la piscine au lever du soleil et qu’on retrouva plusieurs heures plus tard, les cheveux déployés autour du visage comme une plante aquatique. Elles revenaient toutes. Elles conservaient parfois un détail minuscule de leur mort : une marque pâle autour d’un poignet, une pupille légèrement plus grande que l’autre, une coloration bleue sous deux ongles. Rien que les photographes ne puissent effacer.
Ils apprirent rapidement à ne pas le faire.
La Vague Mort entra alors dans sa grande période.
Et aucune des femmes ne demanda à partir.
